Celia Izoard: Changer de métier

Grâce à l’association Ping, et à sa Radio Contre Temps « Contre histoire des technologies », j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Celia Izoard à propos de son livre « Merci de changer de métier. Lettres aux humains qui robotisent le monde ». Il s’agissait d’un entretien téléphonique, retransmis d’abord par la radio Π Node, le 17 décembre 2020, et accessible aujourd’hui sur le site de Ping.

Je reprends ici mes notes préparatoires, complétées de quelques remarques qui m’ont été suggérées par cet échange.

Celia Izoard est une personnalité reconnue dans le domaine de la critique de la société numérique. Dès 2007, elle avait contribué à « La tyrannie technologique », édité avec Cédric Biagini et Guillaume Carnino. Elle a publié récemment, avec le Groupe Marcuse, « La liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les moyens de s’y opposer ». Elle participe à l’aventure originale de la revue Z. Traductrice elle vient de faire paraître une nouvelle version française de « 1984 », d’Orwell, aux éditions Agone. Elle avait déjà traduit des livres importants, comme « Le socialisme sans le progrès » de Dwight MacDonald, Chomsky, Howard Zinn.

Ces « Lettres aux humains qui robotisent le monde » ont été publiées, sous le titre « Merci de changer de métier », aux Editions de la Dernière lettre, qui viennent d’être créées par les membres de Z. Le livre est d’ailleurs préfacé par Matthieu Brier, autre membre de cette revue.

J’ai d’abord été intéressé par la forme du livre qui n’est pas celle d’un essai habituel, ni, malgré les apparences, un recueil de textes. Il est construit selon une disposition en triangle reliant les auteurs, les destinataires des lettres et les lecteurs. C’est là le principe de la littérature de lettres, mais ici déplacé par l’usage des pluriels : plusieurs auteurs, plusieurs destinataires, plusieurs types de lecteurs. On est surpris par ce souci de la composition, le style habituel des essais, notamment sur le numérique, étant plutôt au relâchement.

Celia Izoard est évidemment l’autrice du livre et cependant cet auteur est collectif : avec elle, la revue Z pour laquelle certains textes ont été élaborés, Norbert Wiener, dont une lettre est présentée à un certain point du livre, et Olivier Lefevre, un ingénieur démissionnaire avec lequel Celia Izoard a eu un entretien, placé ici comme le dernier texte du livre et qui explique le titre.

Les destinataires de ces lettres sont successivement « les ingénieurs des véhicules autonomes », deux directeurs de recherche du LAAS-CNRS, qu’Izoard a rencontrés, les syndicalistes auxquels s’adresse Wiener, et pour finir ce groupe des « humains qui robotisent le monde ».

Je reviendrai sur les lecteurs.

Cette disposition m’a intéressé parce que la plupart des livres, même critiques, sur la technologie, traitent des objets, des données, des machines, des systèmes, de leur économie. Ici, Celia Izoard part et parle des humains. C’est un livre, un vrai livre sur les humains, les relations humaines, la technologie comme relation humaine.

Ce qui – j’imagine – frappe d’abord les lecteurs de ce livre, c’est la manière dont Izoard parle de ces femmes et de ces hommes qui sont la cible de la robotisation : conducteurs de cars, ouvrières et ouvriers sur les chaînes de montage, qui doivent par exemple travailler à côté des robots   libérés, des robots « copains » du programme « Usine du futur ». Des mondes sont détruits, des manières d’être collectives ruinées, des savoir-faire et des responsabilités précieuses effacées par les maniaques de l’automatisation.

Celia Izoard excelle à déplier ce que Jacques Ellul appelait le « bluff technologique » (selon moi, la partie la plus convaincante de la théorie d’Ellul). A propos de la présentation du véhicule soit-disant autonome comme solution écologique, elle montre que personne n’y croit, même chez ses promoteurs, et elle explique très clairement l’effet « rebond » : les pouvoirs publics ont beau présenter les véhicules autonomes comme un complément des transports en commun ; il est plus vraisemblable qu’ils les concurrenceront comme les taxis Uber dans les grandes villes.

Elle décrit aussi la démarche « push » des responsables scientifiques des programmes de recherche sur la robotisation. Contrairement à ce que la propagande étatique feint de croire, on ne cherche pas ici à identifier et traiter les « besoins » des industries. Au contraire, on se creuse la cervelle pour inventer le projet qui pourrait être présenté comme le plus « disruptif », selon une rhétorique qu’on pourrait résumer ainsi : plus c’est dingue, et plus ils vont y croire. Remarquons au passage que l’ordre invention/innovation, célébré par tous les admirateurs du capitalisme, notamment à gauche, par les zélateurs de Schumpeter, est tout bonnement inversé.

La critique de Celia Izoard n’est jamais limitée aux conséquences négatives en quelques sortes externes de la technologie ; c’est aussi une critique interne. Avec une grande originalité, elle remonte aux sources de l’autorité technologique. En droit romain, l’autorité repose sur la puissance et la légitimité. Elle pourrait se distribuer ainsi : l’industrie pour la puissance, la science pour la légitimité. Le livre révèle une sorte de débâcle de cette légitimité scientifique. J’ai été sidéré de voir ce directeur de recherche décomplexé qui assimile sa liberté « scientifique » à celle d’un artiste. On détruit la vie des autres, mais on s’éclate au labo. Aux questions que je lui ai posées sur cette irresponsabilité, et ne lui cachant pas mon étonnement, Izoard m’a répondu qu’elle n’en était pas surprise, habituée à ce nihilisme depuis les enquêtes conduites au sein du Groupe Oblomoff (« Un futur sans avenir. Pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique » 2009).

En 1949, Norbert Wiener adressa à Walter Reuther, président du principal syndicat américain de l’automobile une lettre sur les effets de l’automatisation, qui est reprise dans le livre. Il y écrit notamment ceci :

« Je vous propose la chose suivante. En premier lieu que vous vous intéressiez assez à la menace imminente du remplacement massif des travailleurs par la machine – qui se substitue non pas à l’énergie des travailleurs, mais à leur jugement – pour adopter une politique sur la question…

Je ne veux en aucun cas contribuer à liquider les droits des travailleurs, or je sais pertinemment que toute main-d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave, que l’esclave soit humain ou mécanique, doit accepter les conditions de travail de l’esclave. »

La lettre de Wiener est clairement un contre-exemple pour ces scientifiques auxquels le livre est adressé. Elle atteste, et venant d’un scientifique de premier plan, précisément d’une autorité scientifique, d’une autre référence éthique, et même d’un autre type de personnalité. Cependant je m’interroge, au-delà, sur le réemploi de ce texte. Celia Izoard, qui a participé à un livre sur les Luddites, évoque des exemples contemporains où des syndicats se sont opposés à la robotisation. Cependant il ne me semble pas que les courants dominants du mouvement ouvrier, ni les partis qui s’en réclamaient n’aient vraiment élaboré une critique alternative du progrès technique et des fameuses forces productives.

Le dernier chapitre est donc centré sur le parcours et la décision d’Olivier Lefevre, ingénieur roboticien, de changer de métier. Son exemple est le point de lancement de l’appel du titre « Merci de changer de métier ». Izoard s’adresse aux scientifiques et ingénieurs de la robotisation. Cet appel doit être pris au pied de la lettre et non comme une boutade. L’ironie du titre vaut comme défi. Dans ces emplois, l’aliénation professionnelle renforce l’aliénation salariale. L’encadrement de l’individu par le métier, ou le peu qui en reste, lui est renvoyé comme image subjective et déformée de la détermination technologique : on ne peut rien faire d’autre. C’est cette misère de spectateur du premier rang, comme disait Debord, que vient perturber l’exemple de Lefevre.

Maintenant il faut revenir aux lecteurs qui, espérons-le pour Celia Isoard, ne sont pas tous roboticiens. Lisant ce titre « Merci de changer de métier », je pensais au livre de Sloterdijk, « Tu dois changer ta vie ». Il me semble que les lecteurs pourront trouver dans la figure de cet ingénieur qui abandonne la robotique un point d’entrée pour leur propre implication. On discute beaucoup aujourd’hui du fait que les jeunes – et cela scandalise beaucoup les bourgeois, même si le capitalisme est capable de récupérer de tels désirs- attendent d’un travail, non seulement qu’il les intéresse, mais aussi qu’il soit décent, et même parfois qu’il leur permettre de vivre avec des personnes avec lesquelles ils se sentent en affinité. Tout cela n’a pas vraiment été prévu au programme de la condition salariale. Pourtant la reprise de soi, c’est-à-dire le fondement de la culture de soi, passe par des réponses à ces questions si simples : où vivre ? quel métier adopter, ou abandonner ?

Retrouvez l’entretien ici :

https://ressources.pingbase.net/fiches/radio-contre-temps-contre-histoire-des-technologies-17-12-20

La radio Π Node ici :

https://pi-node.org

Le livre :

Celia Izoard « Merci de changer de métier. Lettres aux humains qui robotisent le monde ». Editions de la Dernière Lettre. Montreuil-sous-bois.2020.

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