Notes de lecture sur un article d’Olivier Ertzcheid

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Le 4 mai 2020, Olivier Ertzcheid a fait paraître sur son blog un article intitulé « Pourquoi tant de tutos ? », d’abord publié sous une forme réduite dans Libération. J’en ai pris connaissance le lendemain et ai alors signalé ce texte sur Tweeter. J’y trouvais d’emblée la marque de cette critique de la technique, et notamment des objets médiatiques, qui rapproche mes travaux et ceux d’Ertzcheid. Mais hier, repensant à cet article, plusieurs pistes se sont présentées à moi que j’ai consignées sans souci de publication. Finalement je les fais circuler, comme elles sont venues, sans exigence supplémentaire de construction et d’écriture, et pour ce qu’elles sont : de simples notes de lecture.

Extension du domaine des tutos

Ertzcheid commence par constater la multiplication des tutos dans le contexte de la pandémie, qu’ils soient à l’initiative de la puissance publique ou des particuliers : comment se laver les mains, comment fabriquer des masques, comment les laver, comment « nettoyer des surfaces potentiellement contaminées ».

Je suis tenté par une extension de ce domaine des tutos. On pourrait qualifier d’Ur-Tutos (pré ou quasi tutoriels) les consignes graphiques autour des « gestes – barrière », ou « gestes barrières » ou « bons gestes ». Leur histoire est une chronique illustrée des revirements de la politique gouvernementale. Par exemple, le site de l’Assurance Maladie utilisait déjà cette notion de gestes – barrière le 6 décembre 2019, à propos des « virus de l’hiver ». On y trouvait déjà la manière de se laver les mains, de tousser, d’utiliser les mouchoirs, mais aussi…de « porter un masque jetable quand on est malade », l’inavouable geste barrière devenu geste problème pour le gouvernement. Les quatre premiers gestes apparus en février pour contrer le Covid 19 ne comprenaient plus les masques et pas encore la distanciation ni le confinement, mais évoquaient la bonne manière de saluer. La version stabilisée du confinement comprenait : se laver les mains très régulièrement ; se distancier d’au moins un mètre de chaque autre personne autour de soi ; tousser ou éternuer dans son coude ou dans un mouchoir ; saluer sans se serrer la main, éviter les embrassades ; utiliser des mouchoirs à usage unique et les jeter ; éviter les rassemblements, limiter les déplacements et les contacts. Ce n’est que très récemment que les masques du grand public ont été ré-intégrés à la liste. En détaillant l’histoire de la présentation des gestes barrière, ce qui d’emblée révèle le contraste entre incertitude et injonction, je voudrais suggérer la dynamique du tutoriel comme texte, au sens de la rhétorique. D’abord, l’amplification : le tutoriel appelle le tutoriel : « se laver les mains » appelle « comment se laver les mains », qui appelle « comment fabriquer du gel ». Ensuite, le sens caché, qui joue beaucoup sur le négatif. Il s’agit tout autant de ne pas faire que de faire. Explicitement, il faut souvent « éviter ». Mais, implicitement, ce que le tutoriel ne conseille pas, il l’interdit comme ce fut le cas longtemps (trop) pour les masques.

Après les tutoriels mentionnés par Olivier Ertzcheid, je ne peux pas ne pas évoquer l’extravagant « Guide des parents confinés 50 Astuces de pro » conçu par Marlène Schiappa. Il s’agit là d’un projet littéraire inouï, comme on n’en avait jamais connu, rien de moins qu’un tutoriel d’Etat de développement personnel en période d’épidémie, qui aurait mérité d’être intitulé « Guide spirituel des confinés ». A coup sûr, ce Guide restera comme un des produits les plus caractéristiques du « Style Macron », au même titre que le site de e-commerce de l’Elysée ou les productions audiovisuelles avec Alexandre Benalla ou Benjamin Griveaux dans les rôles principaux. Il est presque impossible de décrire un tel objet textuel dont je crois bien qu’il est le seul de son genre. Sur le fond, c’est un exemple parfait d’anti – culture de soi. La forme est clairement celle du tutoriel, de l’How-to-do à la mode américaine, revisité par les coachs des bobos du premier rang, aptes à délivrer des « astuces de pro ». J’ai noté le « conseil-confinement » de Mélanie Schmidt-Ulmann, coach parentale, et célèbre créatrice de la « slow parentalité » : « Rester pro, zen et slow ». Le conseil-confinement le plus significatif est probablement celui de Gérald-Brice Viret, de Canal+, qui n’a pas craint de répondre ainsi à la question : « Qu’est-ce qu’on regarde à la télé ? » : « Concernant les antennes que je dirige, citons « L’info du vrai » d’Yves Calvi qui décrypte (forcément) l’information quotidienne et Cyril Hanouna qui sera présent…etc ».

Un autre tutoriel de décryptage, et une autre innovation originale, était « Désinfox Coronavirus », un projet de Sibeth Ndiaye qu’elle définissait comme un « espace dédié » à une sélection d’articles de fact-checking de certains médias à propos du Covid-19. On sait qu’une jalousie mal placée et une sensibilité extrême à la vague notion de liberté d’information ont eu raison de ce projet. On avait là pourtant un exemple, forgé dans les bureaux du Service d’Information Gouvernementale, d’une méthode remarquable qui permettait de former à la fois les lecteurs du grand public, et les journalistes peu au fait des techniques modernes de la fabrication du consensus.

J’arrête ici cette petite tentative d’extension du domaine des tutos à partir du noyau d’exemples donnés par Olivier Ertzcheid. Tout donne à penser, d’ailleurs que nous allons voir prospérer des « Guides du dé-confinement » dans tous les domaines.

Le pouvoir comme relation : détournement de l’entraide

Olivier Ertzcheid rencontre et mentionne dans son texte une difficulté. Un grand nombre des tutoriels présentés sur le web émanent de bénévoles, se présentent comme des communs, et sont réalisés dans une perspective d’entraide. De fait, la lutte contre la pandémie présente certaines caractéristiques, qui, à l’inverse de la passivité et de la résignation typiques de la société du spectacle, ne sont pas sans évoquer la common decency d’Orwell. C’est le cas de la conscience professionnelle, dont on pouvait craindre la disparition complète dans nos sociétés, de l’entraide, valeur centrale d’une certaine anarchie, des communs, de la démocratie directe, de l’esprit critique.

Mais si on adopte, dans la lignée de La Boétie, Landauer ou Foucault, l’analyse du pouvoir comme relation, il apparaît, je crois clairement, que, face à l’entraide authentique se dresse la politique de détournement et de simulacre de l’entraide par divers moyens comme les labels, la normalisation, le formatage en général.  Cette relation n’est pas sans parenté avec l’économie de l’attention, et le modèle des plateformes. D’un côté, l’état va accepter, voire encourager telle ou telle initiative d’entraide, pour autant qu’elle ne constitue pas une menace ou une dénonciation de sa propre politique ; de l’autre côté, il va identifier, labelliser, ré-orienter, s’ingérer dans ces initiatives pour les intégrer aux agencements gouvernementaux. D’où le caractère particulièrement équivoque de la reconnaissance apportée par l’état aux bénévoles. Finalement, et sur ce point, Ertzcheid a parfaitement raison de s’insurger, comme l’ont fait certaines couturières, il ne s’agit de rien d’autre que de transformer l’entraide horizontale, chère à Kropotkine, en réserve de l’intervention verticale de l’état.

Vocabulaire : tutoriels, tuteur, tutelle

« Tutoriels » est un anglicisme (« tutorials ») et vient du latin tutor/tutorius. Tutor, qui signifie « surveiller, protéger, conseiller » dérive de tueor, « regarder fixement ». De la même famille, en français : tuteur, tutelle, tutélaire (on parle d’ailleurs d’une « fonction tutélaire de l’état »).

Quelle tutelle veut exercer cet état-tuteur avec de semblables tutoriels ? Il me semble que le courant qui est au pouvoir en ce moment en France, et que l’on identifie à Macron, a peu de choses à voir avec le libéralisme politique. Aussi curieux que cela puisse paraître aux autres forces politiques, et à la plupart des citoyens, les macroniens s’imaginent avoir une mission idéologique. La société française leur déplait ; elle leur semble plein d’insuffisances par rapport à la start-up nation. Il faut donc que les premiers de cordée entreprennent d’éduquer le vain peuple. Cela nous fait rire et nous parait ridicule, mais c’est la réalité de ce pouvoir, toujours à expliquer, communiquer, et tutorialiser.

Le Service d’Information du Gouvernement, évoqué plus haut pour sa malheureuse initiative, dispose d’un excellement nommé « département de l’influence » créé par arrêté du 26 février 2019. Cet arrêté dispose que :

« Le département de l’influence détermine la stratégie de distribution indirecte de la communication gouvernementale. Il collabore avec les communicants ministériels et territoriaux. Il coordonne les comptes sociaux au service de la communication du Gouvernement et gère les relations avec la presse pour assurer la visibilité des actions entreprises. »

L’influence n’est rien d’autre qu’un nouveau terme pour la « propagande », ici indirecte, ce que les Grecs appelaient « chemin détourné » et les Latins « insinuation, enfouissement par le côté ». Via les influençeurs et influençeuses, elle est devenue une pratique courante du marketing numérique. En politique, l’influence vise à renforcer un pôle du pouvoir (ici le pôle dominant), en consolidant d’abord sa légitimité, puis sa puissance.

Le régime macronien, ou la tendance Macron du régime, considère qu’il doit diriger les esprits des citoyens. Autrement dit, à l’opposé des Lumières qui posaient le citoyen comme majeur, apte à s’orienter selon la raison, les citoyens sont ici traités comme des mineurs qui doivent être surveillés, conseillés, guidés par l’Etat-Grand-Tuteur.

Olivier Ertzcheid suggère dans son texte qu’il s’agit de transférer la responsabilité de l’Etat sur la population dont le comportement, si non conforme à ce que lui apprend son tuteur, pourrait faire échouer les meilleurs dispositifs gouvernementaux.

Sibeth Ndiaye, dans une pointe de dénégation lucide déclare (Le Monde 8-9 mai, p 13) :

« Il ne s’agit pas de culpabiliser les Français ni de les infantiliser, mais de considérer qu’ils sont une part majeure de la solution. »

Il s’agit donc, pour le pouvoir, de culpabiliser et d’infantiliser les Français, sachant qu’ils sont la totalité du problème.

Grammaire du tutoriel    

Le tutoriel prend parfois la forme d’un impératif : « Do It ! Faites le ! ». Plus souvent, il s’agit d’un « How-to-do ? Comment faire ? ». Mais la présentation la plus répandue est celle du simple mode infinitif « Do. Faire ». Sur le mode infinitif, on peut lire les textes remarquables d’Emmanuel Fournier (« Croire Devoir Penser » « L’Infinitif des pensées »). Ce que j’ai à dire ici sur le tutoriel est beaucoup moins profond et subtil.

Le tutoriel connaît donc surtout un mode : l’infinitif, ce qui le rapproche d’autres textes comme la recette, ou l’algorithme. L’infinitif est le vecteur d’un fonctionnalisme serein, convaincu de ne pouvoir être discuté, ou qui feint une telle conviction. Il ne traduit pas l’ordre comme l’impératif, mais plutôt une suite d’instructions, un peu comme dans l’analyse des tâches. C’est cette combinaison d’instructions qui forment une injonction générale à se comporter en sujet discipliné du combat contre la pandémie. Mais je crois aussi que l’infinitif est le mode du moment, qu’on retrouve un peu partout, une sorte de tic de langage de la start-up nation. Certains présentateurs de télévision construisent des phrases autour d’un infinitif, pour introduire un sujet, ou surligner un message, parfois en guise d’accélération. Les titres des rubriques des périodiques, ou des sites, sont de plus en plus souvent exprimés à l’infinitif. Il nous faudra apprendre cette nouvelle grammaire. Croire Faire.

Pour conclure, revenant sur la question initiale d’Olivier Ertzcheid « Pourquoi tant de tutos ? », je proposerai l’hypothèse d’une nouvelle « fonction tutoriale » de l’état (« fonction tutélaire » veut dire autre chose). Se dresser comme tuteur dans la relation de pouvoir, ne pas hésiter à infantiliser ouvertement les citoyens, détourner les savoirs et savoir-faire communs, contrôler les esprits par l’influence indirecte, pratiquer l’injonction sous couvert de fonctionnalisme.

https://www.affordance.info/mon_weblog/2020/05/pourquoi-tant-de-tutos.html